Quand le poète Anssoufouddine Mohamed nous parle de poésie/ texte lu lors du festival de l'université des Comores O mcsezo* 2008

Quand le poète Anssoufouddine Mohamed nous parle de poésie/ texte lu lors du festival de l'université des Comores O mcsezo* 2008
Le roi Salomon fit, dit-on, des Lunes une prison pour hideuses créatures, dit le poète. Hideuses créatures fondatrices et dépositaire de l'âme commune. Ces disgracieux êtres pouvaient communiquaient entre elles avec des mots bâtisseurs, chargés d'idéal commun. A ces hideuses créatures, poursuit le poète, Allah y substitua des joyeux ogres, sortes de créatures désorientées, ne sachant plus le sens de leur être-ici, ne pouvant plus communiquer par des mots ourdis ensembles. Il arrive toutefois à ces joyeux ogres de secouer les barrières de toutes sortes qui les enserrent et tentent de jouer aux vivants mais résignés à un mode de vie végétatif elles ne peuvent communiquer que par vocables vides et vidés de sens.

Dans cette déchéance collective, Saindoune le poète s'interroge en disant : « à qui donc parler ? », et il ne tarde pas de trouver la réponse en disant : « parler plus proche néant ». Par cette réponse il touche du doigt toute la problématique de l'écriture et de la poésie en particulier, dans un contexte de crise identitaire où l'interlocuteur reste une denrée rare. Ecrire est donc une nécessité de réhabilitation et de restauration, c'est une cure de dépossession, une urgence vitale. Le poète écrit pour survivre.

A peine conquise cette sérénité intérieure, une voix intérieure envahie le poète, dérange et perturbe la quiétude retrouvée, à qui sont destinés donc mes écrits ? S'interroge-t-il ?
Cette situation illustre que le poète fonctionne donc dans un va-et-vient schizophrénique où il erre en quête d'une paix à son âme en peine d'une part et de l'autre armé d'une volonté à restaurer le cours normal des choses, à les bousculer et à les changer au moyen d'une seule arme : le verbe.

Ainsi les mots arrachés et pillés dans les abysses collectives de la légende, de l'imaginaire, du fantastique, du récif, de la lémurie natale, de la mangrove, de la fougère luxuriante, de la kleptomanie publique, de la mouette itinérante, du boutre exténué et que sais-je encore ? Ces mots ont besoin de la vastitude des terres et des océans, de plus de liberté pour rétablir le tissu délabré d'une mémoire multiséculaire dont nous sommes lacunaires dépositaires. Paille –en-queue et vol a ceci de particulier qu'en même temps qu'il visite les sites bafoués de la mémoire, il emprunte le fonctionnement morbide d'une mémoire collective. Vous verrez dans un poème, une idée vient parasiter l'autre, d'un fragment à l'autre, on passe du coq à l'âne.

Dans cet énigmatique choix d'un peuple à substituer sa vie à des faux-fuyants, le poème doit être exigeant, desapprivoisé, desembrigadé ; l'½il du poète doit être aussi innocent que celui de l'enfant qui découvre étonné, chaque jour son milieu naturel. Aussi le poème va-t-il être le lieu géométrique de l'histoire, de l'archéologie, du diagnostic, de la cure, de l'exorcisme, de l'iconoclasme, de la rencontre des peuples, de la réconciliation...
Quand le poète dit :
Pourquoi Alif Laila
Et
Lignées postiches
Se disputent la vraie Histoire
L'anonyme fierté des cimes
Démêle au plus noir de la nuit
La désuète loi des Fama d'avec
Cette science infuse des piroguiers
Obsédés d'un équilibre
Proto-malgache.

Quand le poète dit ça, il y a urgence à restituer la partie bafouée de l'histoire avant la restitution du bien public pillé.
Quand il entonne :
Orchestration de la nuit
D'éparses flammèches
S'échappent du guet-apens
Au nom d'une rive
De ses noyés sans civières
Un poème parle solitaire
Les dynasties se sont éteintes
Sans jamais s'éclipser
De leurs lentes éclosent
L'azur pailleté des paladins
Les soleils que nous tenions
De l'abcd tubercule doux
Tètent à présent aux bouées du silence

Le poème rend compte de quelle façon l'indigestion du passé entretient encore les démons du marquage des individus suivant leur origine topographique
Quand il dit également que : jadis un halluciné épris d'exhibition et de latin s'agitait folâtrant une écharpe tricolore, mais qu'à présent toute une flotte vint à perdre le nord, ici le poème devient le lieu de diagnostic d'une schizophrénie collective.
Et quand le poète dit :
paraît-il qu'ailleurs :
« il reste de cette hybridation
des chemins de fer impraticable
des tètes de locomotives et des engins fossilisés »
par ici aucun vestige
sinon la stridence échogène
d'une parturiente
qu'on évacue sur Gerard
robique

Le poème casse ainsi le miroir aux illusions qu'on nous fait miroiter de l'autre coté de l'île Hippocampe.
Quand il dit :
« je visite à présent
Une reine
Rayonnante
Dans sa lambe
Adieu
Les sultans enturbannés
Veloma
Ry Said Omar
Veloma
Ry ilahy Anjouan

l'intégration sous-régionales est mise à l'honneur.

Quand il entonne : les îles sortent exténuées des forges occultes, le poète prophétisait déjà une actualité brulante.

Mais si de toute la poésie nous ne réussissions que ce coté réel, factuel, anecdotique alors le poète aurait failli à sa mission car bien plus que du concret la poésie doit affluer de plusieurs sources : de l'irréel, de l'imaginaire étriqué, de la métaphysique, du fantastique, du banal, de l'esthétique, de la mythologie, de la fantasmagorie... La poésie établit le dialogue entre la fleur et l'étoile, le poème visite l'australe madrépore, redonne la parole aux mâcheurs de khat, visite les hameaux inconnus des mappemondes. Quand le poète dit :
Océan par Kerguelen
Dont tu mouilles les rives désolées
Les iles ont rêvé d'une mer blanche d'amalgames
Et de frontières
Iles la similitude des vocables
surprend les sternes
qui visitent au gré des saisons
les hameaux inconnus
des mappemondes
et où l'algue calcaire
fume au seuil des chaumières
célébrant l'aube
d'une année

ici le poème redonne vie à cette partie oubliée du rêve indiano-océan.
Quand il dit :
Compère multimillénaire
Des travées de l'irréel
Au confins des décombres
Cosmiques
L'ombre de nos ombres
Magnifiait déjà la face
jamais exfoliée de la dune et de l 'azur
mais dans quelle braderie
zakir le karany
obsède l'ancestral hymne d'iarivo

le poème transcende le contingent, s'enjolive et se réserve des douches de jouvence.
une opulence de couleurs
animent le c½ur des hameaux
ceints des marées irritables
au moindre corsaire
au loin une tempête de sable
brouille l'ilot aux rats
les dieux se courroucent
a l'attouchement du moindre du buisson.

Ainsi finit paille en queue et vol et ainsi se conclue mon intervention je vous remercie.


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# Posté le samedi 26 décembre 2009 05:19

Coup de Coeur : Jusqu'au bout des flammes un roman de Katia Hacène

Coup de Coeur : Jusqu'au bout des flammes un roman de Katia Hacène
Méziane, jeune algérien au chômage, vit avec sa mère à Tizi-Ouzou, capitale de la Grande Kabylie. Il est fiancé, malgré lui, à sa cousine Nora, étudiante à Alger.
Las de végéter, souvent blessé par les remontrances de son oncle paternel et futur beau-père, inquiet de le voir s'éterniser dans l'oisiveté, le jeune homme trouve à chaque fois un peu de réconfort auprès de Saïd, son meilleur ami.
Un jour, Méziane fait la connaissance, par internet, d'une jeune française. Cette rencontre va bouleverser le cours de sa vie et le conduire ... jusqu'au bout des flammes.
Isbn 978-2-915723-10-6

174 pages. Format 15 x 21
Prix public 15 euros.

Editions Durand Peyroles

Lire extrait du livre : Extrait Jusqu'au bout des flammes

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# Posté le samedi 26 décembre 2009 05:03

L'éloignement et l'absente / deux poèmes du comoro-mauricien Elamine Réné Joomun

L'éloignement et l'absente / deux poèmes du comoro-mauricien Elamine Réné Joomun
L'éloignement

Mon départ est le passeport
qui ouvre la porte des lendemains ensoleillés
et je me rappelle de cette île parfumée du bonheur
où j'ai laissé ma raison de vivre
où l'aube rose, pareil au visage d'une jeune fille
fait pleuvoir des corbeilles de caresses dorées
sur le corps vert de la nature.

Sous le ciel de l'éloignement
qui a amassé sur son bûcher
mes nouveaux tourments
mes yeux ont pu contempler
des fusées qui déchirent le ventre de la terre
Bateaux
points noirs qui s'effacent à l'horizon.
Paysages enchanteurs engloutis
dans l'abîme profond de la vitesse
Mers
qui séparent l'amour, l'amitié et la tendresse
S½urs
qui se déchirent par des baisers d'adieu
et tout ce qui nous éloigne de nous deux

Percé sur l'arbre du temps
je me nourris des silences
et des souvenirs
Dans le jardin de mon attente
je cultive des fleurs tristes.

***

L'absente


Partout où je vais ...
Tel mon nombre, ton souvenir me suit
De ton nom, ma mémoire est remplie
Et partout, je ne vois que ton visage
Malgré, cette mer, qui nous sépare
Chaque pas, chaque jour, me rapproche de toi.
................................................... .....

Partout où je vais ...
c'est en vain, que j'essaie de saisir
un murmure, un éclat de ta voix
Parmi les bruits du jour et ceux de la nuit
J'essaie même de voler au vent volage
Les baisers et les caresses qu'il te vole.
................................................... .....

Partout où je vais ...
Je voudrais être auprès de toi
Devenir tes sandales qui serrent tes jolis pieds
les soutiens qui enlacent délicieusement,
nuit et jour, tes seins tièdes et divins.
J'ai emporté avec moi, que le parfum marin de ton corps
D'albâtre pour encenser, nos souvenirs d'amour
et la prison de ma solitude.
................................................... .....

Partout où je vais ...
Mes pensées tel un vol de colombes
S'envolent vers ton ciel accueillant
Les souvenances des heures heureuses
Me montent à la tête comme un vin fort
Et me fait chavirer le c½ur
Et je repense à ce bonheur
Donc je connais les recoins de tous les vertiges
Et leurs élans de tendresse.
................................................... .....

Partout où je vais ...
Je suis dévoré par l'irrésistible désir de t'aimer
Pour vivre, j'ai besoin du parfum de Jasmins
qui embaume, s'étoile
Dans le ciel noir de ta chevelure
Et pour te voir –Ce soir même
Je voudrais être
Les étoiles.
.......................................... .....


Présentation de l'auteur :
Réné Joomun est né en 1951 à Rosehill, sur l'île Maurice.
Professeur d'anglais, il s'est établi aux Comores depuis 1973.
Auteur, il a plusieurs manuscrits dans son tiroir : poésies, romans, pièces de théâtre ...
A travers ses écrits il chante son île natale, une île qu'il n'a jamais revue qu'en fin 2009 depuis son installation aux Comores en 1973.
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# Posté le mercredi 16 décembre 2009 00:35

Adieu bédé ,adieu yéyé/ poème d'Anssoufouddine Mohamed primé lors des 10 ans de la Bouquinerie d'Anjouan

Adieu bédé ,adieu yéyé/ poème d'Anssoufouddine Mohamed primé lors des 10 ans de la Bouquinerie d'Anjouan
Sur les rives impatientes
De lumière
L'enfance de la lune convoite
Le retour des sternes
Ivres de mille reflets
Presque insulaires.
En ces temps-là,
Le jour se frayait timidement
A travers la chaume
L'astre dont je résulte, borgne
Encore inconnue des galaxies
De Guitemberg
Distillait le lactogène nourricier
De la curiosité naissante
Des enfants.
** *
A peine franchie
La moite herbe du matin
Les repères se circonscrivent
Où que se hisse la roussette
L'omniprésente montagne
Et la mer
Rétrécissent le nadir

***

Je m'interroge à présent
Sur cette obsession
Qui me prend à repérer
Les maisons des coopérants
Blancs
Je m'interroge également
Sur cette propension scatologique
A fouiller les buissons-poubelles
Y attenant
En quête du moindre imprimé
Aussi lisais-je régulièrement
Les bédés
Lesquels à force de les retrouver
Au même endroit
Me permirent de reconnaître
Les sensibilités
De tous les enfants blancs
De la colonie






Le suspense des épisodes
A suivre
Me ligotait des semaines durant
A analyser le moindre détritus
Surajouté aux buissons
Peut-être avais-je partagé
Les mêmes émotions
Que les petits blancs retranchés
Dans leurs villas
J'en raffolais particulièrement
Pour Zembla et Yéyé
***
Qui a connu l'esseulement
Des jeunes pousses
D'ylang
Saura la profondeur des mots
Cueillis seul au terroir
Mais quelles vagues
Issues des naufrages
Ont épargné le livre
Joyau découvert encastré
Dans le lantana grouillant
Du littoral souillé
D'Al-Amal.
Alentour les ordures en voie
De fossilisation
Dormait vraisemblablement
Depuis des années
Le livre ,feuilles jaunies
Aux macules multiples
Les pages collées, rétractées
Sans couverture ni titre
***
Apparemment couvé
Sous l'herbe lianescente
Quelle intempérie
N'aurait-il pas enduré
Etait-ce un leucoderme
En quête d'exotisme,
Qui l'aurait oublié
Après une sauvageonne lecture
Ou sont-ce les restes
Du départ hâtif
D'une colonie ?
***

Peu importe
Après des années de joie
Avec Akim et yéyé
Pourquoi ne pas lire ce texte
Cru sans image
Car résonnait encore cet écho
Enviable des aînés
Cogitant à longueur de journée
Sur Sthendal ,Rousseau, Voltaire
Et Lagarde et Michard

***
C'est l'heure de me plonger
Dans le flux incertain
De mon enfance
En quête de cette nuit
Qui s' improvise au seuil
Du matin
Pris à palpiter au sort
De la Virginie
Qui chavire
Quelle issue à ce marin
Pourtant déconseillé par son père
A embarquer
Est-il vraiment seul
A survivre ?
Et cette épave
D'où s'approvisionne
Ce rescapé devenu pionnier
De l'île !
Ile, gorgée de mystères
Captivants

***
Subitement sous le rocher
Où je trouvai refuge
Pour savourer ce récit
Les pages ,les lignes n'étaient plus
Visibles
J'ai voulu forcer la lecture
Sans succès
En y sortant ,je m'apercevais
Qu'il faisait nuit
La marée avait monté cernant
De toutes parts
Le rocher où j'étais à mon tour
Prisonnier
Je m'identifiais alors à Robinson
A la fois prisonnier et libre
Dans son île
Les multiples questions
Plus fantastiques que réelles
Auxquelles j'étais en butte
M'empêchait d'apprécier la gravité
De l'heure.
Plutôt que de me tirer des eaux
Et des galets
La rage de venir à bout du livre
M'insuffla une rare énergie
Contre le noir ,les vagues
Et les rochers.
***
Te revivre bouffée de fantasmes
A chaque velléité du ressac
Retourner les strates enfouies
De cette remontée escarpée
De la corniche
Grelottant de froid sous les habits
Mouillés,
Livre victorieusement sec
Par endroits des flambeaux
Déchiquetaient la nuit
L'alerte était à son paroxysme
Au village
Des ovations m'accueillaient
Le voici !le voici !
Comme possédé par l' esprit
Reviviscent des djinns
Proto-lunaires
Faisant fi du reste
Je m'accolais à la lampe-tempête
Où en sont les anthropophages
Avec Vendredi
Allait-il se sauver ?
***
Déconnexion totale
J'étais absorbé par cette île
Sauvage
Où peut-être avaient bivouaqué
Mes aïeux avant d'atteindre
Les rives lointaines
Des Indes
***
Sur les avis qui allaient divergents
Parmi les badauds qui affluaient
Notre maison,
Pourquoi avais-je perdu tout contact
Avec l'entourage suite à cette fugue ?
Ne cherchant même pas à enlever
Les habits mouillés
D'aucuns m'arrachèrent le livre
Prétextant
Que cet objet était maléfique
***
Ainsi finit en queue de poisson
Ma si passionnante lecture
Ainsi m'avait-on exorcisé
La rupture avec les bédés
Se radicalisa
Je compris que ces livres lus
Par les adultes
N'étaient pas seulement matière
Impénétrable
Adieu bédé ,adieu yéyé
Vive bibliothèque verte
Vive livres de poche
Vive presse pocket
***
Me hantait depuis ce récit
Inachevé
Parmi l'envol vertigineux des livres
Qui s'entr'appellent
Jusqu'au choc de l'Enfant
De Vallès
Les sangs-dragons réincarnèrent
Frémissant
Leur passé de tendre ramée
Océane
A plus forte raison
Quand l'Enfant pris à purger
Son enfermement
Mua fortuitement sa peine en joie
Grâce apparemment au Livre
Le même qui émerveilla l'aurore
Lunaire
***
Par la même occasion
Le titre jamais su
Peut-être emporté par les rongeurs
Du temps
Refit surface sur les rives
Impatientes de lumières
Robinson Crusoe !Robinson Crusoe !
***
Mais quelle nuit s'acharne depuis
Aux incandescences fortuites
Eblouissement miraculeux
Des enfants condamnés
A la nonchalance végétative
De l'embryonnaire atoll.
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# Posté le mercredi 16 décembre 2009 00:15

Rabearivelo, poète de l'Imerina

Rabearivelo, poète de l'Imerina
Ne faites pas de bruit, ne parlez pas ;
vont explorer une forêt les yeux, le c½ur,
l'esprit, les songes ...

Lire (Presques-songe)

Seul un être issu de cette terre, de cette île rouge comme le soleil au crépuscule, verte comme la lune à l'horizon à l'aube, peut manifester un tel génie. Si l'homme respire l'air que lui offre la terre qui le porte, donc, tel l'arbre et ses racines, l'homme est sans l'ombre d'un doute, le fruit de la terre. Autrement dit, si nul ne peut dissocier l'histoire de l'arbre et de ses racines, donc nul ne peut du coup écrire l'histoire de l'homme sans commencer par parler de celle de la terre. De sa terre. Source de tous les imaginaires. Muses d'entre les muses. Grosso modo, avant de rendre hommage à Jean-Joseph Casimir Rabearivelo et à son génie ô combien sublime, le devoir nous est chargé d'esquisser tout d'abord un portrait de Madagascar. L'« île australe ».


D'aucuns cherchent à véhiculer à tort que l'île de Madagascar s'est détachée à l'ère primaire du Gondwana. A tort puisque la légende veut que Madagascar soit l'empreinte du pied de dieu. Et les quatre îles des Comores et l'île de Nosy-Be les empreintes de ses orteils. En fait, chassé d'Eden avec sa femme Eve, Adam a d'abord foulé l'océan Indien. D'où ce premier pas indélébile. Par conséquent, l'île aux lémuriens est un lieu béni. Et ce n'est pas par hasard, si elle a des fortes ressemblances avec l'Eden. Anciennement habitée par les vazimba, êtres plus esprits qu'humains, Madagascar ou Qomr (de l'arabe Kamar qui veut dire la lune) –ainsi était-elle baptisée par les manalimo (de l'arabe mu'allim qui veut dire savants ou tout simplement navigateurs arabes) – a été habitée par la suite par des Austronésiens, des Bantous, des Arabes, des Européens et des Hadrami. Ainsi révèle les manuscrits en écorce dits sorabe – mot issu du terme soratra qui est antérieur aux influences arabes et qui veut dire en Indonésie écriture ou dessins – et qui servaient dès le XIème siècle d'aide-mémoires, de répertoires d'incantations, de lois et de règles d'astrologie aux arabico-malgaches. Pour dire, que tous ceux qui naissent là-bas sont des esprits. Esprits parmi les esprits.

Une légende obscure et vaine nous rallie
race éteinte d'Emyrne au bois découronné
à l'archipel lointain de la Polynésie

Extrait de Volume de Rabéarivelo

Jean-Joseph Casimir Rabearivelo. Né en mars 1901 à Tananarive d'une fille mère ou selon les propres termes du poète, d'une « femme-enfant » de la caste noble des Zanadralamba d'Ambatofotsy. Après être renvoyé du Collège Saint-Michel pour avoir refusé de prendre part aux services religieux, il fut scolarisé, malgré le peu de moyens de sa mère, dans une école privée. Si à la maison il était bercé par les hain- teny (poésies malagasys considérée comme étant la clef de la culture malagasy) que lui chantaient sa mère, « Quels livres as-tu lus, /en dehors de ceux qui conservent la voix des femmes/et des choses irréelles ? » À l'école il était surtout penché sur les poèmes de poètes tels que Baudelaire, Rimbaud, Verlaine ...

Mais bien que ses amours pour le français et la poésie fussent fortes, il abandonna l'école à 14 ans. Néanmoins, dans cette même année 1915, il manifesta un don pour la poésie ou pour rester dans notre contexte malagasy, se réveilla désormais en lui les esprits de l'île Rouge. Et publia un poème en malgache sous le pseudonyme K. Verbal dans la revue Vakio ity. Fier de sa culture et de ses origines nobles, il fut le plus grand défenseur du hain-teny et le plus grand poète de la deuxième génération du hain-teny à savoir la génération par l'écriture.

Ta gorge est sèche, tes yeux s'enflamment ;
et voici que tu vois, au-delà de ce que voient les hommes,
tous les Tropiques :
voici des makis parés comme des mariés ;
leurs quatre mains sont chargées de régime de bananes,
et chargées de fleurs jamais vues par ceux qui ne sont pas des gens
et, parmi leur voix heureuse de se baigner au soleil,
voici tout le tumulte des cascades.

Fièvres des îles (Presque-Songes 1935)

Autodidacte, Rabearivelo apprit seul le français et l'espagnol. Et fit ses premiers pas en littérature francophone en écrivant, en 1921, sous le pseudonyme Jean Osmé une pièce de théâtre (Jean Osmé) et des vers imités des poésies classiques français. D'ailleurs, dans une lettre écrite le 14 septembre 1921 adressait à Lucien Montagné, chef du district d'Ambatolampy entre 1919 et 1923, Rabearivelo mit se dernier dans la confidence, en lui avouant qu'un poème paru le 24 mai 1921 dans le Journal de Madagascar intitulé le Couchant était de lui. Etant donné que le Couchant fut le premier écrit en français publié par un Malgache. Dans la même lettre pour Lucien Montagné, il joignit un poème intitulé Ambatolampy dont il demandait à l'administrateur de le faire lire en public. « Je vous prierai de faire réciter à la prochaine inauguration que vous préparez et que Tananarive attend avec impatience (...) car ils [vers] sont à dire et non à mimer. »

Ambatolampy

Tu sembles nous sourire au milieu de tes fleurs,
Au milieu de tes bois pailletés de fleurs jaunes,
De tes larges forêts où les Nymphes, les Faunes,
Par les bruits des bois morts, laissent des cris siffleurs

(...)
Tu me sembles en rêves dans tes vastes taillis,
Qui cachent en leur sein tes tombeaux de Napées,
Où la lumière ne luit que par échappées
Pour attrister encor ces monuments vieillis ;

(...)
Salut, Ambatolampy ! O pays deux fois plus saint,
Pays d'antiquités qu'ennoblit la Pomone !
Le poète te quitte en tressant ta couronne
Avec l'épi d'or dont ton alentour est ceint !

Trive, le 13-09-21 Jean Osmé


Des poèmes influencés par les symbolistes et les parnassiens. Mais une écriture toujours en quête de soi. Le poète se cherche dans l'écriture mais cherche aussi à valoriser le patrimoine culturel malagasy. Cela dit, Rabearivelo était ou fut le poète de la continuité. Ou tout simplement le fidèle défenseur du hain-teny : un style poétique dont le langage n'est compréhensible qu'aux Malgaches. Dans toute sa vie de poète, d'ailleurs, il s'est évertué à inventer une manière malagasy d'écrire en français. Autrement dit, il rompit d'avec la littérature traditionnelle au profit d'une littérature de création : vers libres et vers blancs.


Trop nostalgique du passé, il était, comme tout malgache fasciné de la mort. Il est aussi à savoir qu'à Madagascar où existe le famadiana (culte des morts), un mort est plus respecté et craint qu'un vivant. D'ailleurs même le poète-président Léopold Sedar Senghor disait qu'à en Antanarivo « se côtoient les vivants et les morts ». En 1924, après avoir enchainé des menus métiers comme collaborateur au Journal de Madagascar, hebdomadaire bilingue, il devint correcteur bénévole les deux premières années puis salarié à l'imprimerie de L'Imerina dirigée par Louis Dussol. Et en compensation à un salaire dérisoire, l'imprimeur publia en tirage limité la plupart de ses recueils de poèmes à l'instar de La coupe des cendres (1924), Sylves (1927), Volume (1928), Enfants d'Orphée (1931), Presque-Songes (1934), Traduit de la Nuit (1935), Imaitsoanala (1935) et Chants pour Abéone (1936)". Presque-Songes (1934), Traduit de la Nuit (1935), Imaitsoanala (1935) et Chants pour Abéone (1936).


Ce qui se passe sous la terre,
Au nadir lointain ?
Penche-toi près d'une fontaine,
Près d'un fleuve
Ou d'une source :
Tu y verras la lune
Tombée dans un trou,
Et tu t'y verras toi-même,
Lumineux et silencieux,
Parmi les arbres sans racines,
Et où viennent des oiseaux muets.
Traduit de la nuit (1936)


Il épouse en 1926 Marguerite Razafitrimo, qui lui donnera cinq enfants. Et Trop rattaché à la culture occidentale, il faisait venir à grand frais des livres de France, correspondait avec des intellectuels français, traduisait en malgache Baudelaire, Verlaine, Rimbaud, Rilke, Whitman, Tagore ...En 1932, il publia dans une revue autrichienne Antropos une étude sur la poésie malagasy. En 1935, Voahangy, sa fille préférée meurt à l'âge de 3 ans. Il commença à sombrer dans l'alcool et l'opium et à s'identifier à Baudelaire et à son malaise intérieur. En 1937, raclé de dettes, il se retrouva dans la misère totale. Agacé par sa situation matérielle mais aussi par le fait que l'administration coloniale ne lui avait jamais permis de partir en France , un rêve qu'il avait toujours nourri , il se donna la mort le 21 juin 1937 après avoir envoyait la veille des lettres d'adieu à ses proches . Un suicide dont il nota les étapes dans un Calepin bleu. Aujourd'hui la bibliothèque de celui qu'on considère comme le premier poète africain moderne est déposée à la Bibliothèque Nationale Malgache à Ampefiloha et un lycée et un centre culturel de Tananarive porte son nom.

A l'âge de Guénin, à l'âge de Deubel,
un peu plus vieux que toi, Rimbaud anté-néant,
parce que cette vie est pour nous trop rebelle
et parce que l'abeille a tari tout pollen,
ne plus rien disputer et ne plus rien attendre,
et, couché sur le sable ou la pierre, sous l'herbe,
fixer un regard tendre
sur tout ce qui deviendra quelque jour des gerbes.

Rabéarivelo
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# Posté le dimanche 13 décembre 2009 10:43