Dans cette déchéance collective, Saindoune le poète s'interroge en disant : « à qui donc parler ? », et il ne tarde pas de trouver la réponse en disant : « parler plus proche néant ». Par cette réponse il touche du doigt toute la problématique de l'écriture et de la poésie en particulier, dans un contexte de crise identitaire où l'interlocuteur reste une denrée rare. Ecrire est donc une nécessité de réhabilitation et de restauration, c'est une cure de dépossession, une urgence vitale. Le poète écrit pour survivre.
A peine conquise cette sérénité intérieure, une voix intérieure envahie le poète, dérange et perturbe la quiétude retrouvée, à qui sont destinés donc mes écrits ? S'interroge-t-il ?
Cette situation illustre que le poète fonctionne donc dans un va-et-vient schizophrénique où il erre en quête d'une paix à son âme en peine d'une part et de l'autre armé d'une volonté à restaurer le cours normal des choses, à les bousculer et à les changer au moyen d'une seule arme : le verbe.
Ainsi les mots arrachés et pillés dans les abysses collectives de la légende, de l'imaginaire, du fantastique, du récif, de la lémurie natale, de la mangrove, de la fougère luxuriante, de la kleptomanie publique, de la mouette itinérante, du boutre exténué et que sais-je encore ? Ces mots ont besoin de la vastitude des terres et des océans, de plus de liberté pour rétablir le tissu délabré d'une mémoire multiséculaire dont nous sommes lacunaires dépositaires. Paille –en-queue et vol a ceci de particulier qu'en même temps qu'il visite les sites bafoués de la mémoire, il emprunte le fonctionnement morbide d'une mémoire collective. Vous verrez dans un poème, une idée vient parasiter l'autre, d'un fragment à l'autre, on passe du coq à l'âne.
Dans cet énigmatique choix d'un peuple à substituer sa vie à des faux-fuyants, le poème doit être exigeant, desapprivoisé, desembrigadé ; l'½il du poète doit être aussi innocent que celui de l'enfant qui découvre étonné, chaque jour son milieu naturel. Aussi le poème va-t-il être le lieu géométrique de l'histoire, de l'archéologie, du diagnostic, de la cure, de l'exorcisme, de l'iconoclasme, de la rencontre des peuples, de la réconciliation...
Pourquoi Alif Laila
Et
Lignées postiches
Se disputent la vraie Histoire
L'anonyme fierté des cimes
Démêle au plus noir de la nuit
La désuète loi des Fama d'avec
Cette science infuse des piroguiers
Obsédés d'un équilibre
Proto-malgache.
Orchestration de la nuit
D'éparses flammèches
S'échappent du guet-apens
Au nom d'une rive
De ses noyés sans civières
Un poème parle solitaire
Les dynasties se sont éteintes
Sans jamais s'éclipser
De leurs lentes éclosent
L'azur pailleté des paladins
Les soleils que nous tenions
De l'abcd tubercule doux
Tètent à présent aux bouées du silence
Quand il dit également que : jadis un halluciné épris d'exhibition et de latin s'agitait folâtrant une écharpe tricolore, mais qu'à présent toute une flotte vint à perdre le nord, ici le poème devient le lieu de diagnostic d'une schizophrénie collective.
paraît-il qu'ailleurs :
« il reste de cette hybridation
des chemins de fer impraticable
des tètes de locomotives et des engins fossilisés »
par ici aucun vestige
sinon la stridence échogène
d'une parturiente
qu'on évacue sur Gerard
robique
« je visite à présent
Une reine
Rayonnante
Dans sa lambe
Adieu
Les sultans enturbannés
Veloma
Ry Said Omar
Veloma
Ry ilahy Anjouan
Quand il entonne : les îles sortent exténuées des forges occultes, le poète prophétisait déjà une actualité brulante.
Mais si de toute la poésie nous ne réussissions que ce coté réel, factuel, anecdotique alors le poète aurait failli à sa mission car bien plus que du concret la poésie doit affluer de plusieurs sources : de l'irréel, de l'imaginaire étriqué, de la métaphysique, du fantastique, du banal, de l'esthétique, de la mythologie, de la fantasmagorie... La poésie établit le dialogue entre la fleur et l'étoile, le poème visite l'australe madrépore, redonne la parole aux mâcheurs de khat, visite les hameaux inconnus des mappemondes. Quand le poète dit :
Dont tu mouilles les rives désolées
Les iles ont rêvé d'une mer blanche d'amalgames
Et de frontières
Iles la similitude des vocables
surprend les sternes
qui visitent au gré des saisons
les hameaux inconnus
des mappemondes
et où l'algue calcaire
fume au seuil des chaumières
célébrant l'aube
d'une année
ici le poème redonne vie à cette partie oubliée du rêve indiano-océan.
Quand il dit :
Compère multimillénaire
Des travées de l'irréel
Au confins des décombres
Cosmiques
L'ombre de nos ombres
Magnifiait déjà la face
jamais exfoliée de la dune et de l 'azur
mais dans quelle braderie
zakir le karany
obsède l'ancestral hymne d'iarivo
le poème transcende le contingent, s'enjolive et se réserve des douches de jouvence.
une opulence de couleurs
animent le c½ur des hameaux
ceints des marées irritables
au moindre corsaire
au loin une tempête de sable
brouille l'ilot aux rats
les dieux se courroucent
a l'attouchement du moindre du buisson.


