Ne faites pas de bruit, ne parlez pas ;
vont explorer une forêt les yeux, le c½ur,
l'esprit, les songes ...
Lire (Presques-songe)
Seul un être issu de cette terre, de cette île rouge comme le soleil au crépuscule, verte comme la lune à l'horizon à l'aube, peut manifester un tel génie. Si l'homme respire l'air que lui offre la terre qui le porte, donc, tel l'arbre et ses racines, l'homme est sans l'hombre d'un doute, le fruit de la terre. Autrement dit, si nul ne peut dissocier l'histoire de l'arbre et de ses racines, donc nul ne peut du coup écrire l'histoire de l'homme sans commencer par parler de celle de la terre. De sa terre. Source de tous les imaginaires. Muses d'entre les muses. Grosso modo, avant de rendre hommage à Jean-Joseph Casimir Rabearivelo et à son génie ô combien sublime, le devoir nous est chargé d'esquisser tout d'abord un portrait de Madagascar. L'« île australe ».
D'aucuns cherchent à véhiculer à tort que l'île de Madagascar s'est détachée à l'ère primaire du Gondwana. A tort puisque la légende veut que Madagascar soit l'empreinte du pied de dieu. Et les quatre îles des Comores et l'île de Nosy-Be les empreintes de ses orteils. En fait, chassé d'Eden avec sa femme Eve, Adam a d'abord foulé l'océan Indien. D'où ce premier pas indélébile. Par conséquent, l'île aux lémuriens est un lieu béni. Et ce n'est pas par hasard, si elle a des fortes ressemblances avec l'Eden. Anciennement habitée par les vazimba, êtres plus esprits qu'humains, Madagascar ou Qomr (de l'arabe Kamar qui veut dire la lune) –ainsi était-elle baptisée par les manalimo (de l'arabe mu'allim qui veut dire savants ou tout simplement navigateurs arabes) – a été habitée par la suite par des Austronésiens, des Bantous, des Arabes, des Européens et des Hadrami. Ainsi révèle les manuscrits en écorce dits sorabe – mot issu du terme soratra qui est antérieur aux influences arabes et qui veut dire en Indonésie écriture ou dessins – et qui servaient dès le XIème siècle d'aide-mémoires, de répertoires d'incantations, de lois et de règles d'astrologie aux arabico-malgaches. Pour dire, que tous ceux qui naissent là-bas sont des esprits. Esprits parmi les esprits.
Une légende obscure et vaine nous rallie
race éteinte d'Emyrne au bois découronné
à l'archipel lointain de la Polynésie
Extrait de Volume de Rabéarivelo
Jean-Joseph Casimir Rabearivelo. Né en mars 1901 à Tananarive d'une fille mère ou selon les propres termes du poète, d'une « femme-enfant » de la caste noble des Zanadralamba d'Ambatofotsy. Après être renvoyé du Collège Saint-Michel pour avoir refusé de prendre part aux services religieux, il fut scolarisé, malgré le peu de moyens de sa mère, dans une école privée. Si à la maison il était bercé par les hain- teny (poésies malagasys considérée comme étant la clef de la culture malagasy) que lui chantaient sa mère, « Quels livres as-tu lus, /en dehors de ceux qui conservent la voix des femmes/et des choses irréelles ? » À l'école il était surtout penché sur les poèmes de poètes tels que Baudelaire, Rimbaud, Verlaine ...
Mais bien que ses amours pour le français et la poésie fussent fortes, il abandonna l'école à 14 ans. Néanmoins, dans cette même année 1915, il manifesta un don pour la poésie ou pour rester dans notre contexte malagasy, se réveilla désormais en lui les esprits de l'île Rouge. Et publia un poème en malgache sous le pseudonyme K. Verbal dans la revue Vakio ity. Fier de sa culture et de ses origines nobles, il fut le plus grand défenseur du hain-teny et le plus grand poète de la deuxième génération du hain-teny à savoir la génération par l'écriture.
Ta gorge est sèche, tes yeux s'enflamment ;
et voici que tu vois, au-delà de ce que voient les hommes,
tous les Tropiques :
voici des makis parés comme des mariés ;
leurs quatre mains sont chargées de régime de bananes,
et chargées de fleurs jamais vues par ceux qui ne sont pas des gens
et, parmi leur voix heureuse de se baigner au soleil,
voici tout le tumulte des cascades.
Fièvres des îles (Presque-Songes 1935)
Autodidacte, Rabearivelo apprit seul le français et l'espagnol. Et fit ses premiers pas en littérature francophone en écrivant, en 1921, sous le pseudonyme Jean Osmé une pièce de théâtre (Jean Osmé) et des vers imités des poésies classiques français. D'ailleurs, dans une lettre écrite le 14 septembre 1921 adressait à Lucien Montagné, chef du district d'Ambatolampy entre 1919 et 1923, Rabearivelo mit se dernier dans la confidence, en lui avouant qu'un poème paru le 24 mai 1921 dans le Journal de Madagascar intitulé le Couchant était de lui. Etant donné que le Couchant fut le premier écrit en français publié par un Malgache. Dans la même lettre pour Lucien Montagné, il joignit un poème intitulé Ambatolampy dont il demandait à l'administrateur de le faire lire en public. « Je vous prierai de faire réciter à la prochaine inauguration que vous préparez et que Tananarive attend avec impatience (...) car ils [vers] sont à dire et non à mimer. »
Ambatolampy
Tu sembles nous sourire au milieu de tes fleurs,
Au milieu de tes bois pailletés de fleurs jaunes,
De tes larges forêts où les Nymphes, les Faunes,
Par les bruits des bois morts, laissent des cris siffleurs
(...)
Tu me sembles en rêves dans tes vastes taillis,
Qui cachent en leur sein tes tombeaux de Napées,
Où la lumière ne luit que par échappées
Pour attrister encor ces monuments vieillis ;
(...)
Salut, Ambatolampy ! O pays deux fois plus saint,
Pays d'antiquités qu'ennoblit la Pomone !
Le poète te quitte en tressant ta couronne
Avec l'épi d'or dont ton alentour est ceint !
Trive, le 13-09-21 Jean Osmé
Des poèmes influencés par les symbolistes et les parnassiens. Mais une écriture toujours en quête de soi. Le poète se cherche dans l'écriture mais cherche aussi à valoriser le patrimoine culturel malagasy. Cela dit, Rabearivelo était ou fut le poète de la continuité. Ou tout simplement le fidèle défenseur du hain-teny : un style poétique dont le langage n'est compréhensible qu'aux Malgaches. Dans toute sa vie de poète, d'ailleurs, il s'est évertué à inventer une manière malagasy d'écrire en français. Autrement dit, il rompit d'avec la littérature traditionnelle au profit d'une littérature de création : vers libres et vers blancs.
Trop nostalgique du passé, il était, comme tout malgache fasciné de la mort. Il est aussi à savoir qu'à Madagascar où existe le famadiana (culte des morts), un mort est plus respecté et craint qu'un vivant. D'ailleurs même le poète-président Léopold Sedar Senghor disait qu'à en Antanarivo « se côtoient les vivants et les morts ». En 1924, après avoir enchainé des menus métiers comme collaborateur au Journal de Madagascar, hebdomadaire bilingue, il devint correcteur bénévole les deux premières années puis salarié à l'imprimerie de L'Imerina dirigée par Louis Dussol. Et en compensation à un salaire dérisoire, l'imprimeur publia en tirage limité la plupart de ses recueils de poèmes à l'instar de La coupe des cendres (1924), Sylves (1927), Volume (1928), Enfants d'Orphée (1931), Presque-Songes (1934), Traduit de la Nuit (1935), Imaitsoanala (1935) et Chants pour Abéone (1936)". Presque-Songes (1934), Traduit de la Nuit (1935), Imaitsoanala (1935) et Chants pour Abéone (1936).
Ce qui se passe sous la terre,
Au nadir lointain ?
Penche-toi près d'une fontaine,
Près d'un fleuve
Ou d'une source :
Tu y verras la lune
Tombée dans un trou,
Et tu t'y verras toi-même,
Lumineux et silencieux,
Parmi les arbres sans racines,
Et où viennent des oiseaux muets.
Traduit de la nuit (1936)
Il épouse en 1926 Marguerite Razafitrimo, qui lui donnera cinq enfants. Et Trop rattaché à la culture occidentale, il faisait venir à grand frais des livres de France, correspondait avec des intellectuels français, traduisait en malgache Baudelaire, Verlaine, Rimbaud, Rilke, Whitman, Tagore ...En 1932, il publia dans une revue autrichienne Antropos une étude sur la poésie malagasy. En 1935, Voahangy, sa fille préférée meurt à l'âge de 3 ans. Il commença à sombrer dans l'alcool et l'opium et à s'identifier à Baudelaire et à son malaise intérieur. En 1937, raclé de dettes, il se retrouva dans la misère totale. Agacé par sa situation matérielle mais aussi par le fait que l'administration coloniale ne lui avait jamais permis de partir en France , un rêve qu'il avait toujours nourri , il se donna la mort le 21 juin 1937 après avoir envoyait la veille des lettres d'adieu à ses proches . Un suicide dont il nota les étapes dans un Calepin bleu. Aujourd'hui la bibliothèque de celui qu'on considère comme le premier poète africain moderne est déposée à la Bibliothèque Nationale Malgache à Ampefiloha et un lycée et un centre culturel de Tananarive porte son nom.
A l'âge de Guénin, à l'âge de Deubel,
un peu plus vieux que toi, Rimbaud anté-néant,
parce que cette vie est pour nous trop rebelle
et parce que l'abeille a tari tout pollen,
ne plus rien disputer et ne plus rien attendre,
et, couché sur le sable ou la pierre, sous l'herbe,
fixer un regard tendre
sur tout ce qui deviendra quelque jour des gerbes.
Rabéarivelo